#3 Rubin Steiner

Publié le par m_p

Quel lien faites-vous entre musique et politique ?
J'ai lu les réponses de Noël Akchoté et Hypo avant de me lancer et j'ai eu d'abord peur de n'avoir rien à ajouter, de faire des redites ou de me sentir bien con... et puis, je me suis dis que je pouvais peut-être apporter un autre point de vue, pourquoi pas complémentaire.
Réfléchir sur la musique et la politique questionne assez rapidement leurs définitions, car mises en parallèle, ces "activités" perdent toute deux en substance. Faire un lien entre musique et politique, c'est réduire considérablement la manière dont on les regarde. Ce que je veux dire par là, c'est que le lien existe, mais qu'il est mince. Musique et politique existent pleinement indépendamment l'une de l'autre : je voulais insister sur cela, car on est face à deux grands ensembles qui se rejoignent sur un petit terrain aux frontières floues, pas vraiment un terrain de jeu mais plutôt un champ miné de propagande, de questionnement et de communication. La musique  ne vote pas les lois, elle ne construit pas de logements sociaux ni ne réforme la fonction publique. En revanche, en tant qu'art, elle questionne, raconte, analyse ou calme, forge des consciences, crée des convictions, accompagne des luttes. Quant à la récupération assez terre à terre de la musique par la politique - vous savez, ces morceaux de mauvaise techno joués très fort en début de meeting -, ou les hymnes de guerre, on n'en parlera même pas. Le lien entre musique et politique est à mon sens multiple, et je proposerai juste deux exemples personnels qui ne répondront pas vraiment à la question. 
Lorsque j'ai découvert ma passion pour la musique à l'adolescence, ce n'était pas à cause de sa valeur intrinsèque, mais parce que je pouvais enfin me positionner socialement. Je peux presque dater ce moment, une compilation K7 que m'avait offert un ami beaucoup plus vieux que moi, en 1987 : j'y écoutais pour la première fois des groupes punks américains des années 80 (Black Flag, Minor Threat, Adolescents, Circle Jerks, JFA, etc.) et j'ai réalisé qu'il ne s'agissait pas de la même chose que, par exemple, Dire Strait ou Genesis. En plus de la musique elle-même, violente et brute, il y avait une esthétique, des codes (vestimentaires), un style de vie (entre straight edge, attitude insolente, skateboard et folie rebelle adolescente), une révolte, ou du moins un engagement (même si parfois ça tournait autour de la bière). Une musique comme bande son certes, mais un véritable questionnement sur le « bien » et le « mal ». Une interrogation musicale d'abord, par le prisme de l'admiration juvénile (une musique qu'on adopte en réaction à la musique de masse), et puis un questionnement sur la société qui est arrivé très vite; la liberté coûterait cher si on ne voulait pas rentrer dans le moule. Ne pas être d'accord avec la majorité, avoir besoin de se démarquer, créer et se révolter, tout cela n'est pas chose simple au collège et au lycée. Non seulement on se sent seul, mais en plus on se fait moquer ! Écouter "vraiment" de la musique et vouloir en faire, ce n'est pas anodin ; l'art est une prise de conscience du monde, et la politique, au départ, c'est la même chose. L'art est, comme la politique, une implication.
Lorsque j'ai écrit et enregistré mon nouvel album, avec comme « contrainte » de ne pas refaire ce que j'avais déjà fait, j'ai d'abord plongé jusqu'à presque me noyer dans des questions existentielles autour de la création, de la musique, de pourquoi on fait de la musique, à quoi ça sert de faire de la musique, à quoi ça sert d'écouter de la musique, etc. A partir du moment où l'on se pose ce genre de questions, la création devient une véritable souffrance. Et la politique là dedans me direz-vous ? J'y viens. Lorsqu'on fait de la musique, on est confronté à des considérations assez hétéroclites, souvent paradoxales. Des questions d'ordre artistique et philosophique donc, et puis d'autres plus « concrètes », comme le besoin de faire avancer les choses, inventer du neuf, se positionner dans un paysage existant, gagner de l'argent pour vivre, « jouer », rester digne et, tant qu'à faire, assumer et s'amuser. On a d'un côté affaire à soi même, à sa sensibilité, à ses envies, et d'un autre côté on doit se confronter à un label, à un distributeur, au volcan numérique, à un tourneur, aux  ASSEDIC, à des stratégies marketing, promotionnelles, à une image, à un discours. Les musiciens jonglent avec tout ça et la manière de faire est politique dans le sens où forcément on se positionne, en nourrissant ou critiquant un système. Mais la « voix » du musicien, c'est sa musique (avec ou sans paroles). Et cette musique, pour qu'elle ait un impact politique, il faut qu'elle s'inscrive dans l'histoire, dans son histoire, qu'elle questionne, qu'elle critique, qu'elle transcende la forme. C'est comme cela, à mon sens, que la musique va plus loin que l'émotion simple, qu'elle bouscule et qu'elle interroge. Bien entendu, la musique est toujours faite par quelqu'un : l'intention, la personnalité, le charisme et/ou le discours de l'auteur n'est pas étranger au caractère politique de la musique. Ma vision post-moderne de ma musique, comme une création musicale qui sait qu'elle fait de l'art et qui parle d'elle même en sachant qu'elle parle d'elle-même, c'est un état des lieux, un témoignage qui interroge aussi bien sur l'histoire de la musique actuelle que sur le statut de musicien, de l'inventeur, de la valeur d'un disque, émotionnelle et commerciale. De la politique donc.

Entre rock et capitalisme ?
Il y a ce livre, Révolte consommée, le mythe de la contre-culture de Joseph Heath et Andrew Potter (Editions Naïve) qui offre un point de vue absolument implacable, même si complètement démoralisant. Ma réponse est dans cet ouvrage, mais ne croyez surtout pas que c'est une apologie du capitalisme ! C'est une façon cynique et défendable de voir la quasi immédiateté dont le "système" capitaliste assimile et prend à son compte toute forme culturelle de révolte. Mais peut-être que je suis beaucoup trop sensible à la musique elle-même pour me gâcher le plaisir avec ce genre d'observations. Le bouquin de Heath et Potter, que j'ai vraiment adoré, m'a foutu le moral dans les chaussettes : quoi que nous fassions, nous sommes le système.
Sinon, le Bruits de Jacques Attali fonctionne toujours, non ?

La chanson dite « engagée » a-t-elle un sens aujourd'hui ? 
Je n'aime pas cette question. J'ai tendance à respecter les chanteurs engagés, et ceux qui les écoutent mais ce n'est pas du tout mon truc. Si j'étais meilleur en anglais, j'aimerais beaucoup Dylan et Patti Smith. Cette dernière sait faire entendre sa voix encore aujourd'hui, non ? En France, c'est quoi la chanson engagée ? Je préférerai toujours la presse engagée à la chanson engagée, de toute façon. 

Croyez-vous en nos élites politiques ? 
Il est difficile de croire en des gens qu'on ne voit qu'en représentation, non ? Certains « semblent » sincères, mais j'ai du mal à donner ma confiance sur des apparences et du ressenti. J'ai l'impression qu'aujourd'hui, peut-être plus qu'avant, la communication en politique (et en général) s'attache tellement à séduire le plus grand nombre que tout se dilue dans une soupe fade. Quand les élites politiques veulent à tout pris rassembler et rassurer, ils oublient, à mon avis, de faire rêver.

Êtes-vous démocrate ?
Oui, je crois. Mais il y a tellement de définitions possibles encore une fois. Pour la création artistique par exemple, je ne suis absolument pas démocrate.

Vous sentez-vous de gauche ou de droite ? 
De gauche, par tradition familiale, et aujourd'hui par conviction.

Quelle a été votre évolution d'un point de vue des idées politiques ? 
Des lectures. Yves Michaud, par exemple.

Quel regard portez-vous sur l'histoire de France ? 
Un regard intéressé, voire plus. Mais le temps me manque pour approfondir.

Que signifie être français, pour vous ? 
C'est une question difficile. Je vais répondre sur un seul point : en étant français, je peux vivre de ma musique grâce au statut d'intermittent du spectacle et grâce au réseau des salles de concert subventionnées. Une des plus belles singularités de la France, comparée à la situation des musiciens en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis etc. Pour parler un peu du statut d'intermittent, il ne faut pas oublier que l'artiste est, quoi qu'il arrive, en situation précaire (c'est le public qui décide), et gagner entre 1200 et 1500 euros par mois en ce qui me concerne (cachets de concerts compris), ce n'est pas vivre dans l'opulence, ni aux crochets de la société. J'aurais gagné plus d'argent si j'avais continué la fac et fait prof de lettres, ou fait maître nageur (j'ai le diplôme de maître nageur). Faire de la musique, ça a été un choix il y a 10 ans. Je ne le regrette pas, mais sans l'intermittence, j'aurai arrêté au bout d'un ou deux ans pour trouver un vrai métier.
Donc je le répète, merci la France pour ça.

Quelle est votre vision de la société de demain ?
Outre la redéfinition des termes (communisme, capitalisme, libéralisme, néo-libéralisme, socialisme) et une nouvelle génération de politiques, j'espère qu'on n'ira pas plus loin dans la folie spéculative autour de l'argent qui fabrique de l'argent. Cela me fait vraiment très peur. On ne peut pas lutter contre ce monstre. 

Pensez-vous que l'art infléchisse l'histoire ? 
C'est sûr, mais peut-être après coup. L'art qui accompagne l'histoire est souvent le témoignage le plus direct et celui qui fait vraiment sens. En tant que symbole, il raconte et, comme je le disais plus haut, interroge, perturbe et forge des convictions, des implications. Sa force d'évocation est souvent plus forte que le souvenir précis des faits eux même (Guernica, le Tropicalisme, Joy Division, le post-punk, le Pop Art, Max Pecas). Je pense que l'art infléchi l'histoire, à posteriori. Bien entendu, en "temps réel", le fait que des dictatures empêchent des artistes de s'exprimer est une démonstration éclatante du pouvoir de l'art. Dans certaines situations, la voix de l'artiste a certainement beaucoup plus d'impact que la voix de l'homme politique. La relation affective que l'on entretient avec un artiste est à l'opposé de la relation que l'on entretient avec un homme politique. Cette différence est majeure en terme de "message".


[www.rubinsteiner.com]

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saint pire 28/05/2008 11:11

Nous avons une problématique et pas de sitation de livre à consulter pour lire notre réponse, mais des actes.http://www.myspace.com/liberatorr

m_p 19/04/2008 12:43

Etre français = gratitude pour l'intermittence ?... C'est tout ?Et si vous aviez été professeur de lettres, être français n'aurait donc aucun sens pour vous ?...