#4 Pierre-Yves Macé

Publié le par m_p

Quel lien faites-vous entre musique et politique ?
Je pense qu’il faut, dans la mesure du possible, éviter de considérer politique et musique dans leurs qualités de disciplines distinctes (un politique politicienne et une musique musicienne) éventuellement et ponctuellement liables, mais plutôt chercher à saisir une “politique de la musique” qui entendrait dégager en quoi toutes les musiques sans exception (de la musique de supermarché à la dernière création de Dusapin) ont un lien, si ténu soit-il, avec le vivre-en-commun.
À cet égard, il me semble qu’il y a plusieurs niveaux : d’abord il y a un lien essentiel et global à dégager entre esthétique et politique, à condition de bien redéfinir chaque terme. L’esthétique renvoie dans son étymologie à la “manière de sentir”, c’est-à-dire à une certaine perception du monde sensible. Quant au politique (ou à la politique), je fais mien le concept qu’en propose le philosophe
Jacques Rancière : est politique cet événement ou cet acte qui fait irruption au sein d’un ordre donné (ordre qu’il appelle la police) et en force la reconfiguration, en redéfinit un nouveau “partage” — terme à entendre au double sens de mise en commun et d’attribution de parts. Ainsi, on peut dire que toute création, musicale ou autre, dont l’enjeu est de faire surgir de nouvelles perceptions du monde sensible a ceci de politique qu’elle tend à rompre le ronron des idées reçues, des cécités (ou des surdités) et des lieux communs qui forment le consensus. Défini par Rancière comme l’accord tautologique “du sens avec le sens”, le consensus est le pire ennemi de la pensée, et donc de l’art. C’est lui qui, avant toute organisation politique, gouverne le monde contemporain, celui de la communication et de l’information.
Ensuite, il y a tout autre chose, il y a la politique des acteurs des mondes artistiques ; en musique, on note l’existence de tout un spectre de “milieux” depuis le monde très hiérarchisé et assez cloisonné du “classique” (où le chef d’orchestre ne se confond pas avec le troisième hautboïste, ni le compositeur avec le Tonmeister, l’ingénieur du son) jusqu’aux organisations plus libres caractérisant les musiques improvisées et expérimentales. Le politique se joue ici dans tout un jeu de pouvoirs, qui n’appartient pas directement à la musique même, mais à sa production, à sa dimension d’activité sociale.
Certains musiciens – je pense notamment aux compositeurs expérimentaux des années 60, autour du
Scratch Orchestra, de Cornelius Cardew et Howard Skempton – ont tenté de faire communiquer ces deux aspects du politique musical : celui de la production, de l’activité, et celui de l’aisthesis, de l’esthétique. Par exemple, le Portsmouth Sinfonia (fondé notamment par Gavin Bryars) est un orchestre constitué soit de musiciens amateurs, soit de musiciens qui se retrouvent à jouer un instrument qu’ils ne maîtrisent pas. Singeant l’orchestre conventionnel, ils jouent du répertoire classique très basique (le Beau Danube bleu par exemple ...) dans des versions fatalement assez infidèles à la partition. Il y a là, dans un tel détournement, communication entre la politique de l’activité musicale (déhiérarchiser l’orchestre, structure hiérarchisée par excellence, faire fi de l’expertise instrumentale) et ce qui relève d’une politique du sensible (déplacer l’écoute que l’on a de “tubes” classiques, véritables “marchandises musicales” écoutées des milliers de fois).
Enfin, dernier niveau, celui des “usages” ou de la réception. On peut dire que ces questions sont en plein essor. Avant la phonographie (inventée en 1877 et industrialisée vers les années 1930), les choses étaient assez simples : pour écouter de la musique, on allait au concert ou on la jouait soi-même au salon. Aujourd’hui, grâce à la reproduction en masse, la musique est partout et on la “consomme” d’une façon plus ou moins intelligente : cela va du mp3 compulsivement balancé sur un haut-parleur crunchy de téléphone portable, qui fait chier tout le monde à plusieurs mètres à la ronde, jusqu’aux écoutes extrêmement fines dans les conditions excellentes que proposent certains concerts, en passant par des appropriations domestiques plus ou moins créatives (montages, mixages, etc.). Ce spectre des pratiques d’écoute, avec ou sans prothèses technologiques, définit une véritable micropolitique de la réception musicale, et ouvre notamment sur des questions d’écologie sonore assez passionnantes à mes yeux. Mais en déduire une hiérarchie des auditeurs (celle qu’Adorno avait proposée dans sa Sociologie de la musique par exemple) ne me semble pas très pertinent : il est trop évident que nous sommes — à raison de notre intérêt pour la musique, bien entendu — amenés à combiner ces différentes écoutes, à nous comporter tantôt comme “auditeurs experts” et tantôt comme de purs sujets de l’“écoute atomisée” (pour reprendre les catégories adorniennes, dont il n’est pas sûr qu’elles soient toujours opératoires par ailleurs).


Entre rock et capitalisme ?

Le capitalisme nous apparaît désormais — et ce depuis un bon moment — comme une machine à récupérer tout ce qui s’oppose de la façon la plus farouche à son fonctionnement. Il devient véritablement une axiomatique : tout ce qui prétend lui échapper lui appartient plus que jamais. C’est ce qu’ont montré notamment les sociologues Boltanski et Chiapello dans
Le nouvel esprit du capitalisme : le capitalisme doit sa longévité et sa vigueur essentiellement à sa faculté permanente à intégrer, incorporer  en s’y adaptant et donc désamorcer toutes les critiques — y compris et surtout les plus radicales — dont il est la cible. À cela s’ajoute un changement majeur : ce que le capitalisme marchande désormais, ce ne sont plus tant les objets — les marchandises — que les modes de vie, les savoirs, les “accès à”. En cela, le rock (comme attitude plus que comme musique – en témoigne la promotion de la guitare électrique comme fétiche cool par excellence) apparaît comme le véhicule idéal de la rébellion soft dont a besoin le capitalisme actuel.
On en arrive donc à un cruel paradoxe : si l’on croit — et c’est mon cas — que le capitalisme, système fondamentalement inégalitaire et injuste, doit être combattu, peut-on alors se permettre de lui fournir ce qui apparaît comme son aliment le plus puissant, la critique ? Pour que le capitalisme disparaisse, faut-il précisément ne plus formuler de critique à son encontre et le laisser mourir de lui-même, pour ainsi dire “de sa belle mort” ? Il me semble que depuis le tournant réactionnaire des années 80, après avoir trop bouffé de théorie critique dans les années 70, on se trouve précisément et très involontairement dans une telle situation : il n’y a plus (ou peu, ou de moins en moins) de discours capables de régénérer une critique du capitalisme sans paraphraser voire caricaturer les discours précédents. Doit-on pour autant en conclure à sa fin imminente ?

En fait, je pense parfois que cette récupération n’est pas une si mauvaise chose : elle fait partie du mouvement naturel des idées. Aussi récupérable et récupérée soit-elle, la critique reste donc pour moi une nécessité dans la mesure non pas où elle est à même de nous débarrasser du capitalisme, mais en ce qu’elle peut nous aider à ”faire avec”, ou “faire sans”, ou ”faire à côté”. Quitte à ce qu’ensuite le capitalisme, ce monstre assez peu difficile en matière de nourriture, s’en saisisse et en fasse ce qu’il veut : la dévorer, la recracher, la digérer... Je reviens donc au rock : oui, bien sûr, les rébellions rock’n’roll, punk, etc. ont été récupérées par le marché, pour ne pas dire qu’elles y sont directement nées — cas évident des Sex Pistols. Il faudrait être bien naïf pour croire encore à une “résistance” (mot que je n’aime pas trop) de ce côté-là. Mais je n’y vois aucun motif à pleurnicher car c’est bien la preuve que les idées et les arts se déplacent, bougent, qu’ils sont “trahis” et que de ces trahisons naissent de nouvelles choses qui seront elles-mêmes exploitées, retournées…
C’est un peu comme avec Guy Debord et les situationnistes : je préfère que leurs idées circulent, avec tous les contresens souvent irritants qui accompagnent leur vulgarisation (entendre parler de La Société du spectacle chez Ruquier a quelque chose d’à la fois poilant et étrangement dérangeant, il faut bien le dire), plutôt que d’en observer le cloisonnement stérile sur une poignée de partisans aigris — ces faux post-situs qui se complaisent dans le ressassement mécanique des versets du grand maître, jamais avares en méchancetés gratuites à l’encontre de tout ce qui dépasse les limites de leur petit cénacle électif.


Êtes-vous démocrate ?

Question très délicate que je me pose très souvent. Disons que dans l’absolu, je pense être démocrate au sens où je me soucie de l’égalité avant toute autre chose. Il y a quelques années, je me suis pas mal intéressé à certaines mesures très égalitaires, comme l’idée d’un revenu identique pour tout le monde (l’idée qu’un grand patron puisse gagner autant qu’un pékin moyen au chômage me séduit assez, je dois dire…), ou encore l’ambigu “revenu garanti” promu par les gens de la revue Multitudes (ambigu car on trouve des mesures semblables chez les chrétiens de droite) : mesures dont on pourrait non sans raison nous rabâcher qu’elles sont totalement utopistes, notamment parce qu’elles réclameraient l’instauration d’un gouvernement mondial (instauration dont on voit bien, malgré son impossibilité, les problèmes qu’elle résoudrait). Et aussi parce qu’elles seraient forcées de limiter autoritairement l’enrichissement individuel.
Être démocrate et assumer jusqu’au bout sa conviction démocratique imposent précisément de tenir compte de ceux dont j’aurais une tendance irrépressible à mépriser les modes de vie, les intérêts, les convictions, les “valeurs” : par exemple ceux dont l’unique ambition dans la vie est d’avoir le plus gros compte en banque possible, et de claquer leur argent dans le luxe le plus vulgaire (je n’estime pas ces gens “foutus” pour toujours, je pense simplement qu’ils n’ont presque aucune chance de changer tant la société les encourage dans ce sens, et les persuade qu’ils incarnent une “normalité” rassurante). Je m’en veux parfois — pas toujours — de cette intolérance (car c’est bien une intolérance, ou plutôt une résistance au diktat paradoxal de la tolérance tous azimuts), intolérance qui m’empêche d’être, en vérité, totalement démocrate. Être démocrate, cela voudrait dire : essayer de créer tant bien que mal un équilibre entre les intérêts nécessairement divergents de toutes les couches de population. Cela revient à un centrisme dont on peut critiquer le caractère mou du genou. Pas étonnant que le centrisme soit la force qui, par son nom même (le “mouvement démocrate” en France) se donne le monopole de la démocratie. Certains — le philosophe
Peter Sloterdijk par exemple — s’accommodent d’une définition de la politique comme art d’éviter le pire et de faire jouer de tels équilibres instables. Pour ma part, peut-être est-ce dû à mon jeune âge, j’ose espérer qu’une pensée politique peut reposer sur autre chose qu’un jeu de compromis permanent : des convictions solides et audacieuses, par exemple. Dans nos vies quotidiennes, nous sommes amenés (de force) à faire sans cesse ce que Deleuze appelait (in Qu’est-ce que la philosophie ?) des “compromis honteux” : compromis avec la bêtise crasse, avec la vulgarité. Nous voyons un individu dire une chose abjecte et dans une certaine mesure, nous sommes complices de cette abjection, nous pactisons avec elle quoi que nous fassions (s’emporter revient à donner trop de valeur aux propos, se taire revient à leur donner son assentiment). Par ailleurs, aussi “de gauche” soit-on dans le pur jeu des idées, nous éprouvons tous à certains moments, pour des raisons qui nous appartiennent, des pulsions conservatrices peu glorieuses, des instincts sécuritaires dont il est tout à fait légitime d’avoir honte, n’en déplaise à Bruckner et aux contempteurs de la repentance. Nous sommes tous des “petites mains” faisant le jeu objectif de ce que l’on condamne sous les noms divers de capitalisme, libéralisme économique, frénésie sécuritaire, etc. Faut-il faire de la politique avec de tels compromis ? (simple question, je ne suis pas sûr hélas que la réponse la plus raisonnable soit non).
Mais derrière tout cela, il y a la question fondamentale : le régime politique que nous connaissons et qui se donne fièrement le nom de démocratie est-il vraiment démocratique ? Force est de constater qu’on s’assied régulièrement sur une telle certitude, en se satisfaisant d’une équation simple entre démocratie et suffrage universel (cf. la réponse du président à la critique de Joffrin portant sur les dérives “personnelles” et “monarchiques” de son pouvoir) et en se gargarisant à l’envi du triomphe du libéralisme suite à la chute définitive des régimes communistes. Or il est permis de se demander ce que les démocraties modernes ont en commun avec leur modèle plus ou moins explicite, la démocratie grecque. Au complexe système de pouvoir distribué, réparti de façon égalitaire et en même temps travaillé par une exigence de vérité et de légitimité du pouvoir pas-si-égalitaire-que-ça qui caractérisait la démocratie athénienne s’est aujourd’hui substitué le simple jeu des chiffres et de la statistique (une sorte de technocratie se targuant de bon sens populaire). Plus que dans le vote lui-même (simple petit rituel plutôt rare dans la vie du citoyen) ce phénomène est lisible dans la permanence de ces incessants sondages d’opinion (réponses à des questions pré-formulées où toute perspective politique est par définition absente), sondages dont on connaît très bien l’influence sur le cours des affaires dites “politiques”, ou du moins sur leur face spectacularisée. N’importe lequel des débats télévisés se résume désormais à l’accaparement par les politiques politiciens de la traduction définitive en langage verbal des aboiements sibyllins proférés par cette étrange meute appelée “les Français”, cette “entité canine à laquelle ne manque que la parole” — pour reprendre l’excellente définition qu’en propose la revue
Inculte dans son numéro spécial présidentielles.
On a beau, à juste titre d’ailleurs, montrer comment cette situation résulte d’un évidement du pouvoir politique par un ensemble de pouvoirs annexes (économique et médiatique notamment), il me semble que cela découle également de questions de fonctionnement institutionnel. Je suis un partisan de la suppression du suffrage universel direct, notamment et surtout pour la présidentielle — mesure que même un social-démocrate modéré comme Rocard défend — : tout cela devient une véritable bouffonnerie, qui aux idées elles-mêmes substitue le supposé “charisme” des individus (personnellement, je n’ai jamais trouvé l’actuel locataire de l’Élysée très charismatique, tellement il transpire la bêtise). Croyant en l’intelligence collective, j’appelle de mes vœux un fonctionnement beaucoup plus collectif — et donc démocratique — du pouvoir : par exemple un système de vote plus représentatif (avec davantage de médiations) qui écarterait définitivement la chimère de la proximité entre citoyen et président instaurée par De Gaulle.


Vous sentez-vous de gauche ou de droite ?

Clairement de gauche, mais je fais un net distinguo entre la pensée politique et l’action citoyenne. Mes convictions personnelles m’orienteraient vers une extrême gauche intellectuelle — celle incarnée par ce que l’on a appelé, non sans stigmatisation d’ailleurs, la “pensée 68”, ou par des penseurs comme Toni Negri —, une extrême gauche assez distincte du PCF comme de l’extrême gauche officielle, altermondialiste ou trotskiste. Mais lorsqu’il s’agit de voter, ce que l’on appelle le pragmatisme (terme qui hélas est devenu un gros mot depuis son emploi immodéré comme synonyme d’“assentiment cynique à l’ordre des choses”) prend le dessus, je deviens alors un gentil petit citoyen qui vote et soutiens la gauche modérée officielle, la gauche sociale-démocrate du consensus (le PS, quoi) avec laquelle j’ai pourtant moult points de désaccord, mais dont tout le monde sait qu’elle est la seule à pouvoir gagner par la voie démocratique. Je suis donc un adepte du vote utile, et je l’accepte d’autant plus facilement que je n’ai jamais considéré le vote comme une action politique très importante. Juste un moyen de contribuer à éviter le pire. En l’occurrence, cet évitement a échoué en 2007, le pire nous est arrivé en plein dans la face…
La distinction dont je parle me semble importante, car les chantages répétés au “pragmatisme” (cf. définition plus haut) ou au “réalisme” (variante inspirée des romans français du XIXe siècle) sur lesquels s’accordent tous les acteurs du grand consensus ont pour clair effet de désamorcer une pensée politique à plus long terme qui ne soit pas de l’ordre de la simple gestion de contraintes immédiates.


Quel sens cela a-t-il de se dire de gauche plutôt que de droite (ou vice versa) ?

Pour Deleuze (in Pourparlers), la gauche est la force politique qui a besoin que les gens pensent (donc dans une certaine mesure, elle fait penser, ou plutôt elle invite à penser) ; elle en a besoin pour que les problèmes que la droite ignore ou feint d’ignorer puissent être mis au jour. Peut-être qu’au fond, la gauche (enfin, une certaine gauche, malheureusement plus idéale que réelle) s’accommode mieux des problèmes que la droite : sans prétendre leur apporter une résolution définitive, elle les traite (comme on traite un problème mathématique ou philosophique) alors que la droite ne sélectionne que ceux qui correspondent à sa vision du monde et s’efforce d’oublier les autres. C’est une chose très flagrante dans les domaines de la psychiatrie et de la justice : les fous, les déviants, les “potentiellement dangereux”, la droite ne veut tout simplement pas en entendre parler : elle les enfermerait sans plus de procès si elle n’était pas tributaire (pour combien de temps encore ?) de certains idéaux consensuels vaguement humanistes issus de la culture des Lumières. Inversement, la gauche ne peut pas ignorer les nouveaux problèmes que pourraient poser certaines mesures très égalitaires (les rancœurs et jalousies individuelles qui en découleraient, par exemple) ; toute la question est de savoir ce que l’on fait de ces problèmes, et lesquels sont préférables aux autres.


Que pensez-vous personnellement des propos de Fred Chichin ?

Je ne connais pour ainsi dire pas du tout les Rita Mitsouko, aussi incroyable que cela puisse paraître (ma culture rock est constellée de “trous” assez béants, c’est comme ça…). Je ne suis donc nullement, sous l’influence d’une admiration présente ou passée, tenté par l’indulgence vis-à-vis non pas de ses propos — que je ne trouve ni particulièrement scandaleux, ni très intelligents, on dirait de la paraphrase de Bruckner et ça ressemble surtout à un mouvement d’humeur, une ronchonnerie pas très conséquente — mais surtout de son ralliement, aussi discret a-t-il été, à notre misérable chef de l’État. Chichin — paix à son âme — me semble typique de cette génération post-soixantuitarde, contemporaine de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France : ces gens dits “de gauche” qui, au tournant de la cinquantaine, révèlent tout d’un coup, en se ralliant sans vergogne à ce que la droite française a produit de pire ces dernières années, le néant total de leur “pensée” politique. Et ce au nom de prétextes bien fumeux (l’éternel argument du “changement”  ou celui de la nécessité de se “moderniser”, le double épouvantail de l’intégrisme islamiste ou, ce qui semble revenir au même, du communisme, merci Maurice1). Mais bon, en disant ça, je ne dis rien sur les chansons du groupe, que ce soit bien clair.
Disons que ces ralliements successifs de faux gens de gauche (les “rats” dont parle Badiou) ont été à mon avis parmi les pires spectacles de l’élection présidentielle passée. Il m’a donc été pénible — comme à beaucoup d’autres — d’en observer un nouvel exemple avec les Rita Mitsouko. D’autant que la logique argumentative de ces ralliés est toujours la même : en invoquant en grandes pompes la nécessité du “changement” (mot magique de la rhétorique politique) et en envoyant un petit coup de patte au PS en passant, ça fait pas de mal, ceux-ci se déclarent purs de tout clivage partisan, ce qui leur permet tranquillement, tout en soutenant la pire politique de droite qui soit, de se déclarer toujours au fond d’eux-mêmes, dans le tréfonds d’eux-mêmes, enfin au delà des apparences quoi, toujours de gauche, mais oui bien sûr. Il faudrait étudier en détail le profil de tous ces ralliés : beaucoup d’ex-maoïstes, à ce qu’il me semble (Glucksmann, par exemple) et aussi beaucoup de mitterrandiens. Je pense que ces papys ont dû retrouver une nouvelle jeunesse en 2007, ils ont dû ressentir la même émotion collective qu’en 1968 avec Mao et en 1981 avec Tonton : le sentiment euphorique, un peu excitant et grisant, de participer à une aventure nouvelle, quel qu’en soit le prix à payer (après tout ce n’est pas trop le problème des quinquagénaires et sexagénaires, plutôt celui de leurs enfants, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire).


Les musiques dites "engagées" (nées d'un message politique, jazz, reggae, rap... ) font-elles encore sens aujourd'hui ?

Je crois qu’il y a un très grand nombre de cas de figures différents de musiques que l’on peut dire “engagées” mais leur point commun me semble le suivant : elles naissent d’une certaine volonté de relier la musique au réel — au réel le plus immédiat, le plus immanent, le plus “matériel” : problèmes de société, questions politiques… — et de dépasser autant que possible l’insignifiance essentielle de la musique (je veux dire par là son inaptitude première à signifier autre chose qu’elle-même).
Une fois cela pris en compte interviennent un certain nombre de problèmes, dont le plus évident est le nécessaire recours au langage (aux textes mis en musique, ou à un ensemble de discours annexes) pour que le réel puisse s’introduire dans la musique. Problème corrélatif : cet emploi du langage, qui, du fait de son lien à la musique ne peut se perdre dans un discours très articulé, en vient souvent à se figer sur la forme qui lui est la plus directement accessible : celle du slogan ou du mot d’ordre. Exemple : le capitalisme c’est pas bien, le racisme c’est méchant, la pauvreté c’est pas cool, les flics c’est des cons, quelle connerie la guerre… Slogans auxquels la musique s’arraisonne docilement, y ajoutant occasionnellement la petite touche de pathos qui lui appartient en propre. Mais quelle que soit la force et la qualité des musiques qui en résultent, on peut avoir quelques doutes — c’est mon cas — sur la pertinence politique de tels slogans en particulier et de la forme-slogan en général. Le politique tel que j’en proposais une définition made in Rancière implique quelque chose de l’ordre du “déplacement” et ce déplacement ne saurait avoir lieu dans le simple ressassement de jérémiades consensuelles aux accents parfois nauséabonds – notamment lorsque la tentation philanthropique, ce divertissement des nouveaux riches, s’introduit dans le jeu.
Il y a ensuite d’autres formes de politisation de la musique qui jouent sur les plans dont je parlais dans ma première réponse : par exemple, lorsque le très sérieux compositeur italien Luigi Nono va à la rencontre des ouvriers de Gênes pour sa Fabbrica Illuminata, enregistrant des bruits de l’usine et faisant participer les ouvriers eux-mêmes au processus d’élaboration de l’œuvre, il travaille à décloisonner l’univers de la musique savante, pariant sur les effets positifs de la “suspension” esthétique dans la prise de conscience par les ouvriers de leurs conditions de travail oppressives. Hanns Eisler, musicien de Brecht, a réalisé des expériences semblables avec des chorales d’amateurs, simplifiant — hélas sans grand succès : qui connaît Eisler aujourd’hui sinon les musiciens ? — son langage musical hérité de l’école de Vienne, pour lui donner un certain impact populaire. Dans ces deux cas, c’est le plan de la production musicale qui est directement politisé.
Je pense qu’on peut dire une chose assez semblable du jazz et des musiques afro-américaines, politisées à leur naissance car produites par une minorité opprimée, exclue de l’hégémonie de la tradition européenne blanche. Il semble toutefois évident, pour répondre plus directement à votre question que ce lien est désormais rompu. Le jazz est aujourd’hui, pour des raisons qui dépassent la musique même, totalement dépolitisé : joli petit fond sonore à l’apéro, ou bien, dans le cas du free, musique d’experts, musique de freaks — ce spécimen que l’on rencontrait autrefois dans les magasins de disques et qui se contente désormais de parcourir les festivals de musique.


Quelle a été votre évolution d'un point de vue des idées politiques ?

Je suis sorti il y a peu de temps d’un apolitisme un peu amorphe déguisé de façon plus flatteuse en un anarchisme mal articulé, et dans lequel je m’étais laissé sombrer en réaction à certaines injonctions citoyennes qui, pour tout dire, me gonflaient sérieusement. Le vote, par exemple (combien de fois ai-je entendu : “tu te rends compte, tes ancêtres se sont battus pour l’avoir ce droit de vote !”). Mon premier vote, c’était pour les présidentielles 2007 – j’ai estimé qu’il fallait tout faire pour empêcher l’élection de l’actuel président, y compris prendre ma carte d’électeur (!). Par exemple, je n’ai pas voté en 2002 et ça m’a valu pas mal d’insultes.


Y a-t-il un événement, un personnage, un livre, qui vous ait « éveillé » au / à la politique ?

Cela a été très progressif, et comme je disais, assez récent, ce qui explique certains flottements dans ma pensée. Je pense que c’est venu de mon intérêt croissant pour la philosophie contemporaine : Deleuze, Rancière, Foucault, Derrida, Sloterdijk, Stiegler (auquel je me suis beaucoup intéressé il y a quelques années, mais que je boude définitivement désormais) pour citer les plus connus. Et puis, bien sûr, de nombreuses discussions avec mes amis les plus proches.


Quels sont les artistes que vous appréciez dont on peut dire qu'ils portent une vision politique ?

Si je me réfère à la réponse à la question 1, alors tous les artistes intéressants sont — à des titres divers — politiques. Je ne vais donc pas les citer, cela reviendrait à lister tous les artistes que j’aime et ce n’est pas un exercice dont je suis spécialement friand.


Au même titre que l'homme de lettres a (par le passé, surtout ?) infléchi le débat d'idées, notamment politiques, "l'homme de sons" doit-il s'exposer hors de son oeuvre ?

Je pense comme Noël Akchoté que seule l’œuvre compte dans le travail de l’artiste. Le reste, activités humanitaires, discours plus ou moins articulés témoignant d’une conscience politique plus ou moins affinée sur des plateaux télévisés plus ou moins fréquentés par Michel Audimat, tout cela peut s’apparenter aux plus jolies choses de la terre, ce n’est pas l’essentiel. Un artiste peut être l’être humain le plus abject s’il le souhaite. Les controverses autour du groupe “industriel” Death in June et de ses petites tendresses pour Adolf Hitler (pour ne citer qu’un exemple) sont très révélatrices à cet égard. Non pas que la position d’artiste excuse celui-ci par avance de tout ce qu’il pourra dire ou faire. Mais plutôt que la fonction artiste doit rester distincte de considérations “humanistes” (cf. dernière question).


Vos convictions sont-elles partagées par votre entourage ?

Globalement oui, avant l’élection de qui vous savez, j’ai pu constater avec quelque plaisir n’avoir aucun ami ou personne de mon entourage ayant l’intention de voter pour cet individu (j’en ai malheureusement débusqué quelques-uns ensuite, dont l’un répondait tout à fait au prototype Chichin, “sarkozyste de gauche”, la bonne blague).


Vous est-il arrivé d'avoir des désaccords politiques significatifs avec d'autres musiciens ?

Pas vraiment… Disons que je suis en désaccord avec certaines postures qui caractérisent ce qui devrait être ma “famille” musicale, l’expérimental. Famille où, bien entendu, tout le monde est de gauche, avec parfois les petites dérives politiquement correctes qui vont avec. Je pense qu’on a tendance à abuser du rabattement immédiat de catégories politiques sur le musical comme s’il y avait une correspondance terme à terme. Peut-on vraiment assimiler les éléments d’ordre dans la composition à une tendance “de droite” et inversement, assimiler l’anarchie, l’improvisation ou la non-intervention comme une salutaire tendance “de gauche” ? Peut-on dire que le tonal et le mélodique sont de droite et que le bruitisme est de gauche ? etc. J’ai été traité une fois de réactionnaire parce que ma musique recourt (entre autres) à la mélodie tonale avec (entre autres) des instruments classiques utilisés (parfois) de façon très conventionnelle. Mais elle peut être aussi très bruyante, a-mélodique, avec des moments improvisés… et je ne voudrais pas qu’on la qualifie de centriste pour autant (!).
Donc, il faut se méfier de ces rabattements. Le problème — maintes fois relevé — c’est qu’il n’y a pas d’homologie ou d’analogie pertinente entre ce que l’on entend par progressisme politique (ce mouvement qui fait que, malgré tout, on tend à améliorer les conditions du vivre en commun, enfin on aimerait bien, quoi) et le fonctionnement de l’art qui, dans son histoire, procède très couramment par retours, réactions, d’une façon qui n’est pas du tout linéaire, qui ne prend pas la forme d’une “poussée en avant”. Certes, une chose qui a été faite en art ne peut pas être refaite — elle est alors un clone inutile, ou un exercice de style —, il ne s’agit donc pas de reproduire le passé, mais d’y localiser les embryons morts-nés d’éléments qui, dans le mouvement de l’histoire, ont été mis de côté.
Le problème majeur c’est que toute musique est réactionnaire depuis le 4:33 de John Cage : lorsqu’on estime que l’on peut se passer totalement non seulement de la notation musicale, mais de la détermination de toute forme d’intention, pourquoi alors revenir à une organisation consciente et intentionnelle des sons ? Par exemple, Morton “it’s too fuckin’ loud and too fuckin’ fast !” Feldman est terriblement réactionnaire lorsqu’il dit que rien ne vaut un bon vieux quatuor à cordes, base d’une musique occidentale qui est la meilleure des musiques. Mais l’œuvre qu’il en tire est magnifique et prodigieusement nouvelle.


Que signifie être français, pour vous ?

Je suis indéniablement français comme je suis brun aux yeux verts, mais peux me sentir beaucoup plus proche d’un Japonais que de mon voisin de palier. Ce que l’on appelle notre “identité” (encore un mot qui m’écorche un peu les oreilles) n’est désormais — effet évident de la globalisation — que très partiellement déterminé par l’appartenance nationale. Celle-ci n’est plus aujourd’hui qu’une banale affaire policière : on se doit appartenir à un sol car on doit pouvoir être reconnu, identifié (nous sommes tous de méchants terroristes en puissance, n’est-ce pas ?). Inutile de préciser que les débats sur l’“identité nationale” à l’occasion de l’élection présidentielle m’ont été particulièrement pénibles.


Quelle place pour quel humanisme ?

Voilà encore un mot que je n’aime pas beaucoup. Influencé, peut-être à l’excès, par les pensées dites anti-humanistes liées à 68 (Foucault notamment), je vois dans l’humanisme l’assignation d’une valeur positive au signifié “humain”, valeur positive dont je ne vois vraiment pas ce qui la justifie, sauf peut-être une forme de discrimination. Car derrière l’humanisme, il y a la question délicate de l’inhumain. J’ai pour ma part quelque mal à considérer comme inhumain le pédophile récidiviste (nouvelle figure du monstre absolu) et en contrepartie comme humain le cadre moyen qui travaille 18 heures par jour et n’a certes pas le temps ni le courage de devenir dangereux en extériorisant ses éventuelles pulsions perverses. Ce genre de discrimination est très à la mode d’ailleurs. Quand le mari actuel de Carla Bruni proclame qu’il existe de tels “monstres” qui ne méritent pas l’appellation d’“humain” (et qui plus est, pour des raisons d’ordre génétique, bien sûr), il justifie d’autant plus la solution qui semble la plus évidente et urgente à ses yeux : se débarrasser d’eux ; qu’on n’en entende plus parler, qu’on les enferme à vie s’il le faut.
Je ne rabats certes pas l’humain à sa seule existence biologique : il est indéniablement beaucoup plus que cela (ce “beaucoup plus” est une autre question à laquelle je m’abstiendrai de répondre). Mais ce “plus”, cet excédent ne porte ni motif à glorification, ni matière à nourrir un espoir en un “homme plus humain”, expression absurdement tautologique d’ailleurs. Ainsi, certains usages de l’adjectif “humain” me font beaucoup rigoler. Quand on dit “untel ou untel est quelqu’un d’humain” ou “a des qualités humaines” pour dire il est généreux, gentil, que sais-je encore, j’ai toujours envie de répondre une absurdité du genre : “en effet, il est humain, il a deux bras, deux jambes, un visage. Et après ?”.


Note :

1. Maurice G. Dantec



http://www.pierreyvesmace.com ]
http://www.myspace.com/pierreyvesmace ]

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etienne 25/11/2008 23:58

vous êtes pas tous chez myspace! c'est cà l'écoeurement.....

au grand jour les autoproclamés  par milliers d’une avant-garde infructueuse imposent, font étalage de  leurs trouvailles vaporeuses, originales mais  anecdotiques, ceux là mêmes assujettis à l’ordre de la grande bannière publicitaire, tous promoteurs de fichiers plus ou moins ennuyeux régulés aux seules quantifications d’une société productrice et seule grande propriétaire en droit du média de communication. Les contenus diffusés, distribués sont dans un tel principe seuls prétextes à l’affichage des publicitaires de tête. La composition, la réalisation relève plus ici d’une imposture arbitraire, quand la profusion des  langages et la multiplicité des images individuelles contenues, réprimées en flux catégorisés  offrent  un semblant d’édifice bâtit sur la seule autosatisfaction des ses membres, manifestation trompeuse qui fouille aveuglement des durés rendues pénibles à l’auditeur. Nous consommons alors à peu près tout sauf du temps, bien que matière d’excellence en musique… Face à la déconvenue des exploitants, on élabore des mesures de secours au marché sensible, fustigeant la mauvaise conscience des pilleurs d’œuvres numériques. A l’heure du naufrage on sauve en priorité les passagers de première classe.

 La pensée ne fera jamais le produit, mais le corps lui est prostitutionnel.
etienne michelet

kenny arkana 05/06/2008 21:18

Hé ! On doit redevenir humains !

pym 29/04/2008 10:29

en effet, ces questions sur l'humanisme pourraient beaucoup nous occuper ! Pour Sloterdijk, je connais en effet ses positions “modérées” et ses critiques d'une gauche intellectuelle dont il est pourtant partiellement issu et dans laquelle, à on humble niveau, je me reconnaîtrais. Peut-être qu'il y a des confusions ici également. Le terme “radical” peut être entendu comme une posture : celle qui consiste à pousser à l'extrême un raisonnement ou un ensemble de présupposés sans prendre la peine de les faire jouer avec ce qui pourrait les contredire. Certaines extrêmes gauches sont assurément empêtrées dans de telles postures. Mais c'est là à mon avis l'écueil inévitable de l'injonction critique qui doit nécessairement caractériser toute pensée "de gauche" : injonction exigeante qui nécessite un travail sans cesse reconduit d'autocritique (car il n'y a pas de critique qui ne commence par la sienne propre) . Deux mots néanmoins sur Sloterdijk, philosophe que par ailleurs je lis et apprécie beaucoup : d'une part il est ontologue et on sait que les ontologies ne donnent pas forcément les points de vue politiques les plus progressistes, tout simplement parce qu'en cherchant à dégager un "être" de l'homme (même si comme chez Sloterdijk cet être est saisi dans son devenir), il n'y a qu'un pas pour ramener le politique à des déterminations anthropologiques fondamentales. Seconde remarque, dans le livre que tu mentionnes, Sloterdijk dialogue avec Finkielkraut — penseur fantoche qui pour moi, tu l'auras deviné, ne pèse pas beaucoup plus lourd que les discussions de plateau télévisé où il a l'habitude de se montrer. Je n'ai pas lu ce dialogue, mais connaissant l'animal, je pense qu'il (Sloterdijk) y manifeste cette tendance, que j'ai souvent notée, à s'adapter à son interlocuteur. C'est lié à son côté animateur de télévision, son côté séducteur, un peu roublard aussi, qui aime bien se mettre en valeur à côté de penseurs d'un calibre bien plus faible. Lorsqu'il dialogue avec Éric Alliez de Multitudes, le ton est déjà différent, et il se permet alors des éloges de Foucault et Deleuze qui feraient bouillir notre ami Finkie. Donc, j'ai appris, avec le temps, à me méfier de ses dialogues, séduisants certes, mais également un peu confondants. Bon, sur ce, un petit disque des Rita Mitsouko ;-)

m_p 28/04/2008 21:20

... et, pour coller à l'actualité, c'est Césaire qui disait : "le très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle porte en lui un Hitler qui s'ignore."
Hum... bon."or pas de doute, aucune "inhumanité" dans le nazisme, rien qu'une entreprise humaine, terriblement et incompréhensiblement humaine." Cela renvoie au rapprochement que tu fais dans l'entretien : il y a, je crois, des contresens qui émergent spontanément à l'emploi des termes "humain"/"inhumain", "humanisme", et ce n'est pas forcément jouer sur les mots que de ne pas s'en affranchir.
Cela est complexe, et demanderait un autre cadre que celui de ce modeste site. Ma conclusion provisoire est que l'humaniste n'est pas celui dont le questionnement central est de tracer la ligne rouge entre d'un côté l'humain et de l'autre, l'inhumain (l'homme déshumanisé) : je le conçois comme "l'honnête homme" qui est éventuellement conscient de la tentation de l'inhumain chez l'homme.Sinon, tu évoques Sloterdijk (pour te démarquer de sa conception du politique) et ailleurs, la gauche radicale (intellectuelle), je crois : ça m'a rappelé un passage dans un de ses bouquins (Les battements du monde, avec Finkielkraut) où il dit, parlant de la gauche radicale : "Il a fallu pas mal de temps pour comprendre que le radicalisme - surtout lui - est un mimétisme rendu irrésistible par la bonne conscience de la nouveauté. Ou mieux : de l'originalité imaginaire."PS: sur l'utilisation du terme "musulman" dans les camps, l'étymologie ("soumis") ne peut-elle pas éclairer cet emploi ?
D'ailleurs, les nazis ont aussi eu d'autres types de rapports avec certains musulmans bien réels ; je pense au Grand Mufti de Jérusalem Hadj Amin Al Husseini...PS2: on s'est quand même ps mal éloignés de la musique, hein ? ;-)

pym 26/04/2008 02:16

sylvain, il me semble comprendre ce que tu veux dire et je pense justement que ce sur quoi s'appuie l'anti-humaniste de foucault et des autres (althusser, les structuralistes en général) est bien ce dont tu parles, la perspective des atrocités commises pendant la seconde guerre. c'est lacoue-labarthes qui disait, je crois, que le nazisme est un humanisme ; il en est peut-être même la forme la plus achevée au sens où pour lui la séparation entre ce qui est humain et ce qui ne l'est pas tout à fait voire pas du tout (le juif, l'handicapé, l'homosexuel, etc.) est absolument nette et radicale. incontestablement, le nazisme est hanté par l'idée que l'humain puisse être défini, circonscrit, séparé (et débarassé) de ce qu'il n'est pas. plus encore, l'inhumain au sens absolument littéral est une création nazie. dans une certaine mesure, on peut dire que le "musulman" (ainsi que l'on nommait les prisonniers des camps réduits à l'état de véritables légumes) en est la figure paradigmatique. il y a chez primo levi quelques formules terrifiantes qui expriment comment on hésitait à nommer "hommes" ces musulmans que l'on voyait errer dans les camps (vois comme la chose se pervertit : c'est le nazisme qui, à la lettre, produit de l'inhumain par les juifs qu'il fait prisonnier ; d'abord il décrète le juif inhumain idéologiquement, puis il le rend littéralement et très concrètement inhumain en le réduisant à l'état de musulman).or, réciproquement, les nazis étaient bien des hommes. c'est bien là tout le terrible de la situation. si seulement ces crimes avaient été commis par des extraterrestres ou des animaux... or pas de doute, aucune "inhumanité" dans le nazisme, rien qu'une entreprise humaine, terriblement et incompréhensiblement humaine. on me dira que c'est jouer sur les mots... mais "inhumain" ne veut pas dire quelque chose comme "criminel au delà de l'imaginable", ça c'est le sens courant. si l'on prend le mot tel qu'il se présente, "inhumain" veut bien dire "qui n'appartient pas au domaine de l'humain". je pense que l'opération consistant à effectuer cette séparation humain / inhumain est donc extrêmement dangereuse.bon, que ce soit bien clair car tout cela est très délicat et on ne peut pas trop en parler à la légère, je ne dis surtout pas, naturellement, que tout humanisme mène au nazisme, très loin de là (comme je dis, souvent, c'est un contresens sur les termes, on nomme rousseauistement "humain" ce qui est bon et gentil, et "inhumain" ce qui ne l'est pas) mais le caractère extrême de cet exemple permet de clarifier quelque peu les choses, et justifie, historiquement tout du moins, les positions de foucault, aussi critiquable soient-elles par ailleurs. assurément cet anti-humanisme est une saine réaction à un ensemble de problèmes et de contradictions portant sur cette question de l'humain telle que l'événement de l'extermination l'a irrémédiablement et pour toujours affectée. pour citer mes sources, ce que je dis là repend un peu ce que dit dans une interview sur nonfiction.fr notre ami alain badiou, la superstar sulfureuse des commentaires ci-dessus... je ne suis pas un inconditionnel du bonhomme, surtout pas de son livre sur sarkozy, mais sur certains points je trouve qu'il frappe très juste. et je n'ai personnellement jamais pris au sérieux les accusations d'antisémitisme qu'on lui porte.