Quel lien faites-vous entre musique et politique ?
Je pense qu’il faut, dans la mesure du possible, éviter de considérer politique et musique dans leurs qualités de disciplines distinctes (un politique politicienne
et une musique musicienne) éventuellement et ponctuellement liables, mais plutôt chercher à saisir une “politique de la musique” qui entendrait dégager en quoi toutes les musiques sans
exception (de la musique de supermarché à la dernière création de Dusapin) ont un lien, si ténu soit-il, avec le vivre-en-commun.
À cet égard, il me semble qu’il y a plusieurs niveaux : d’abord il y a un lien essentiel et global à dégager entre esthétique et politique, à condition de bien redéfinir chaque terme.
L’esthétique renvoie dans son étymologie à la “manière de sentir”, c’est-à-dire à une certaine perception du monde sensible. Quant au politique (ou à la politique), je fais mien le concept qu’en
propose le philosophe Jacques Rancière : est politique cet événement ou cet acte qui fait irruption au sein d’un ordre donné (ordre qu’il appelle la police) et en force la
reconfiguration, en redéfinit un nouveau “partage” — terme à entendre au double sens de mise en commun et d’attribution de parts. Ainsi, on peut dire que toute création, musicale ou autre,
dont l’enjeu est de faire surgir de nouvelles perceptions du monde sensible a ceci de politique qu’elle tend à rompre le ronron des idées reçues, des cécités (ou des surdités) et des lieux
communs qui forment le consensus. Défini par Rancière comme l’accord tautologique “du sens avec le sens”, le consensus est le pire ennemi de la pensée, et donc de l’art. C’est lui qui,
avant toute organisation politique, gouverne le monde contemporain, celui de la communication et de l’information.
Ensuite, il y a tout autre chose, il y a la politique des acteurs des mondes artistiques ; en musique, on note l’existence de tout un spectre de “milieux” depuis le monde très hiérarchisé et
assez cloisonné du “classique” (où le chef d’orchestre ne se confond pas avec le troisième hautboïste, ni le compositeur avec le Tonmeister, l’ingénieur du son) jusqu’aux organisations
plus libres caractérisant les musiques improvisées et expérimentales. Le politique se joue ici dans tout un jeu de pouvoirs, qui n’appartient pas directement à la musique même, mais à sa
production, à sa dimension d’activité sociale.
Certains musiciens – je pense notamment aux compositeurs expérimentaux des années 60, autour du Scratch Orchestra, de Cornelius Cardew et Howard Skempton – ont tenté de faire communiquer ces deux aspects du politique musical : celui de la production, de l’activité, et celui de l’aisthesis, de l’esthétique. Par
exemple, le Portsmouth Sinfonia (fondé notamment par Gavin Bryars) est un orchestre constitué soit de musiciens amateurs,
soit de musiciens qui se retrouvent à jouer un instrument qu’ils ne maîtrisent pas. Singeant l’orchestre conventionnel, ils jouent du répertoire classique très basique (le Beau Danube
bleu par exemple ...) dans des versions fatalement assez infidèles à la partition. Il y a là, dans un tel détournement, communication entre la politique de l’activité musicale
(déhiérarchiser l’orchestre, structure hiérarchisée par excellence, faire fi de l’expertise instrumentale) et ce qui relève d’une politique du sensible (déplacer l’écoute que l’on a de “tubes”
classiques, véritables “marchandises musicales” écoutées des milliers de fois).
Enfin, dernier niveau, celui des “usages” ou de la réception. On peut dire que ces questions sont en plein essor. Avant la phonographie (inventée en 1877 et industrialisée vers les années 1930),
les choses étaient assez simples : pour écouter de la musique, on allait au concert ou on la jouait soi-même au salon. Aujourd’hui, grâce à la reproduction en masse, la musique est partout
et on la “consomme” d’une façon plus ou moins intelligente : cela va du mp3 compulsivement balancé sur un haut-parleur crunchy de téléphone portable, qui fait chier tout le monde à plusieurs
mètres à la ronde, jusqu’aux écoutes extrêmement fines dans les conditions excellentes que proposent certains concerts, en passant par des appropriations domestiques plus ou moins créatives
(montages, mixages, etc.). Ce spectre des pratiques d’écoute, avec ou sans prothèses technologiques, définit une véritable micropolitique de la réception musicale, et ouvre notamment sur des
questions d’écologie sonore assez passionnantes à mes yeux. Mais en déduire une hiérarchie des auditeurs (celle qu’Adorno avait proposée dans sa Sociologie de la musique par exemple) ne
me semble pas très pertinent : il est trop évident que nous sommes — à raison de notre intérêt pour la musique, bien entendu — amenés à combiner ces différentes écoutes, à nous comporter
tantôt comme “auditeurs experts” et tantôt comme de purs sujets de l’“écoute atomisée” (pour reprendre les catégories adorniennes, dont il n’est pas sûr qu’elles soient toujours opératoires par
ailleurs).
Entre rock et capitalisme ?
Le capitalisme nous apparaît désormais — et ce depuis un bon moment — comme une machine à récupérer tout ce qui s’oppose de la façon la plus farouche à son
fonctionnement. Il devient véritablement une axiomatique : tout ce qui prétend lui échapper lui appartient plus que jamais. C’est ce qu’ont montré notamment les sociologues Boltanski et
Chiapello dans Le nouvel esprit
du capitalisme : le capitalisme doit sa longévité et sa vigueur essentiellement à sa faculté
permanente à intégrer, incorporer en s’y adaptant et donc désamorcer toutes les critiques — y compris et surtout les plus radicales — dont il est la
cible. À cela s’ajoute un changement majeur : ce que le capitalisme marchande désormais, ce ne sont plus tant les objets — les marchandises — que les modes de vie, les savoirs, les “accès
à”. En cela, le rock (comme attitude plus que comme musique – en témoigne la promotion de la guitare électrique comme fétiche cool par excellence) apparaît comme le véhicule idéal de la rébellion
soft dont a besoin le capitalisme actuel.
On en arrive donc à un cruel paradoxe : si l’on croit — et c’est mon cas — que le capitalisme, système fondamentalement inégalitaire et injuste, doit être combattu, peut-on alors se
permettre de lui fournir ce qui apparaît comme son aliment le plus puissant, la critique ? Pour que le capitalisme disparaisse, faut-il précisément ne plus formuler de critique à son
encontre et le laisser mourir de lui-même, pour ainsi dire “de sa belle mort” ? Il me semble que depuis le tournant réactionnaire des années 80, après avoir trop bouffé de théorie critique
dans les années 70, on se trouve précisément et très involontairement dans une telle situation : il n’y a plus (ou peu, ou de moins en moins) de discours capables de régénérer une critique
du capitalisme sans paraphraser voire caricaturer les discours précédents. Doit-on pour autant en conclure à sa fin imminente ?
En fait, je pense parfois que cette récupération n’est pas une si mauvaise chose : elle fait partie du mouvement naturel des idées. Aussi récupérable et récupérée soit-elle, la critique
reste donc pour moi une nécessité dans la mesure non pas où elle est à même de nous débarrasser du capitalisme, mais en ce qu’elle peut nous aider à ”faire avec”, ou “faire sans”, ou ”faire à
côté”. Quitte à ce qu’ensuite le capitalisme, ce monstre assez peu difficile en matière de nourriture, s’en saisisse et en fasse ce qu’il veut : la dévorer, la recracher, la digérer... Je
reviens donc au rock : oui, bien sûr, les rébellions rock’n’roll, punk, etc. ont été récupérées par le marché, pour ne pas dire qu’elles y sont directement nées — cas évident des Sex
Pistols. Il faudrait être bien naïf pour croire encore à une “résistance” (mot que je n’aime pas trop) de ce côté-là. Mais je n’y vois aucun motif à pleurnicher car c’est bien la preuve que les
idées et les arts se déplacent, bougent, qu’ils sont “trahis” et que de ces trahisons naissent de nouvelles choses qui seront elles-mêmes exploitées, retournées…
C’est un peu comme avec Guy Debord et les situationnistes : je préfère que leurs idées circulent, avec tous les contresens souvent irritants qui accompagnent leur vulgarisation (entendre
parler de La Société du spectacle chez Ruquier a quelque chose d’à la fois poilant et étrangement dérangeant, il faut bien le dire), plutôt que d’en observer le cloisonnement stérile sur
une poignée de partisans aigris — ces faux post-situs qui se complaisent dans le ressassement mécanique des versets du grand maître, jamais avares en méchancetés gratuites à l’encontre de
tout ce qui dépasse les limites de leur petit cénacle électif.
Êtes-vous démocrate ?
Question très délicate que je me pose très souvent. Disons que dans l’absolu, je pense être démocrate au sens où je me soucie de l’égalité avant toute autre chose.
Il y a quelques années, je me suis pas mal intéressé à certaines mesures très égalitaires, comme l’idée d’un revenu identique pour tout le monde (l’idée qu’un grand patron puisse gagner autant
qu’un pékin moyen au chômage me séduit assez, je dois dire…), ou encore l’ambigu “revenu garanti” promu par les gens de la revue Multitudes (ambigu car on trouve des mesures semblables
chez les chrétiens de droite) : mesures dont on pourrait non sans raison nous rabâcher qu’elles sont totalement utopistes, notamment parce qu’elles réclameraient l’instauration d’un
gouvernement mondial (instauration dont on voit bien, malgré son impossibilité, les problèmes qu’elle résoudrait). Et aussi parce qu’elles seraient forcées de limiter autoritairement
l’enrichissement individuel.
Être démocrate et assumer jusqu’au bout sa conviction démocratique imposent précisément de tenir compte de ceux dont j’aurais une tendance irrépressible à mépriser les modes de vie, les intérêts,
les convictions, les “valeurs” : par exemple ceux dont l’unique ambition dans la vie est d’avoir le plus gros compte en banque possible, et de claquer leur argent dans le luxe le plus
vulgaire (je n’estime pas ces gens “foutus” pour toujours, je pense simplement qu’ils n’ont presque aucune chance de changer tant la société les encourage dans ce sens, et les persuade qu’ils
incarnent une “normalité” rassurante). Je m’en veux parfois — pas toujours — de cette intolérance (car c’est bien une intolérance, ou plutôt une résistance au diktat paradoxal de la tolérance
tous azimuts), intolérance qui m’empêche d’être, en vérité, totalement démocrate. Être démocrate, cela voudrait dire : essayer de créer tant bien que mal un équilibre entre les intérêts
nécessairement divergents de toutes les couches de population. Cela revient à un centrisme dont on peut critiquer le caractère mou du genou. Pas étonnant que le centrisme soit la force qui, par
son nom même (le “mouvement démocrate” en France) se donne le monopole de la démocratie. Certains — le philosophe Peter Sloterdijk par exemple — s’accommodent
d’une définition de la politique comme art d’éviter le pire et de faire jouer de tels équilibres instables. Pour ma part, peut-être est-ce dû à mon jeune âge, j’ose espérer qu’une pensée
politique peut reposer sur autre chose qu’un jeu de compromis permanent : des convictions solides et audacieuses, par exemple. Dans nos vies quotidiennes, nous sommes amenés (de force) à
faire sans cesse ce que Deleuze appelait (in Qu’est-ce que la philosophie ?) des “compromis honteux” : compromis avec la bêtise crasse,
avec la vulgarité. Nous voyons un individu dire une chose abjecte et dans une certaine mesure, nous sommes complices de cette abjection, nous pactisons avec elle quoi que nous fassions
(s’emporter revient à donner trop de valeur aux propos, se taire revient à leur donner son assentiment). Par ailleurs, aussi “de gauche” soit-on dans le pur jeu des idées, nous éprouvons tous à
certains moments, pour des raisons qui nous appartiennent, des pulsions conservatrices peu glorieuses, des instincts sécuritaires dont il est tout à fait légitime d’avoir honte, n’en déplaise à
Bruckner et aux contempteurs de la repentance. Nous sommes tous des “petites mains” faisant le jeu objectif de ce que l’on condamne sous les noms divers de capitalisme, libéralisme économique,
frénésie sécuritaire, etc. Faut-il faire de la politique avec de tels compromis ? (simple question, je ne suis pas sûr hélas que la réponse la plus raisonnable soit non).
Mais derrière tout cela, il y a la question fondamentale : le régime politique que nous connaissons et qui se donne fièrement le nom de démocratie est-il vraiment démocratique ? Force
est de constater qu’on s’assied régulièrement sur une telle certitude, en se satisfaisant d’une équation simple entre démocratie et suffrage universel (cf. la réponse du président à la critique
de Joffrin portant sur les dérives “personnelles” et “monarchiques” de son pouvoir) et en se gargarisant à l’envi du triomphe du libéralisme suite à la chute définitive des régimes communistes.
Or il est permis de se demander ce que les démocraties modernes ont en commun avec leur modèle plus ou moins explicite, la démocratie grecque. Au complexe système de pouvoir distribué, réparti de
façon égalitaire et en même temps travaillé par une exigence de vérité et de légitimité du pouvoir pas-si-égalitaire-que-ça qui caractérisait la démocratie athénienne s’est aujourd’hui substitué
le simple jeu des chiffres et de la statistique (une sorte de technocratie se targuant de bon sens populaire). Plus que dans le vote lui-même (simple petit rituel plutôt rare dans la vie du
citoyen) ce phénomène est lisible dans la permanence de ces incessants sondages d’opinion (réponses à des questions pré-formulées où toute perspective politique est par définition
absente), sondages dont on connaît très bien l’influence sur le cours des affaires dites “politiques”, ou du moins sur leur face spectacularisée. N’importe lequel des débats télévisés se
résume désormais à l’accaparement par les politiques politiciens de la traduction définitive en langage verbal des aboiements sibyllins proférés par cette étrange meute appelée “les
Français”, cette “entité canine à laquelle ne manque que la parole” — pour reprendre l’excellente définition qu’en propose la revue Inculte dans son numéro spécial
présidentielles.
On a beau, à juste titre d’ailleurs, montrer comment cette situation résulte d’un évidement du pouvoir politique par un ensemble de pouvoirs annexes (économique et médiatique notamment), il me
semble que cela découle également de questions de fonctionnement institutionnel. Je suis un partisan de la suppression du suffrage universel direct, notamment et surtout pour la
présidentielle — mesure que même un social-démocrate modéré comme Rocard défend — : tout cela devient une véritable bouffonnerie, qui aux idées elles-mêmes substitue le supposé
“charisme” des individus (personnellement, je n’ai jamais trouvé l’actuel locataire de l’Élysée très charismatique, tellement il transpire la bêtise). Croyant en l’intelligence collective,
j’appelle de mes vœux un fonctionnement beaucoup plus collectif — et donc démocratique — du pouvoir : par exemple un système de vote plus représentatif (avec davantage de
médiations) qui écarterait définitivement la chimère de la proximité entre citoyen et président instaurée par De Gaulle.
Vous sentez-vous de gauche ou de droite ?
Clairement de gauche, mais je fais un net distinguo entre la pensée politique et l’action citoyenne. Mes convictions personnelles m’orienteraient vers une extrême
gauche intellectuelle — celle incarnée par ce que l’on a appelé, non sans stigmatisation d’ailleurs, la “pensée 68”, ou par des penseurs comme Toni Negri —, une extrême gauche assez
distincte du PCF comme de l’extrême gauche officielle, altermondialiste ou trotskiste. Mais lorsqu’il s’agit de voter, ce que l’on appelle le pragmatisme (terme qui hélas est devenu un gros mot
depuis son emploi immodéré comme synonyme d’“assentiment cynique à l’ordre des choses”) prend le dessus, je deviens alors un gentil petit citoyen qui vote et soutiens la gauche modérée
officielle, la gauche sociale-démocrate du consensus (le PS, quoi) avec laquelle j’ai pourtant moult points de désaccord, mais dont tout le monde sait qu’elle est la seule à pouvoir gagner par la
voie démocratique. Je suis donc un adepte du vote utile, et je l’accepte d’autant plus facilement que je n’ai jamais considéré le vote comme une action politique très importante. Juste un moyen
de contribuer à éviter le pire. En l’occurrence, cet évitement a échoué en 2007, le pire nous est arrivé en plein dans la face…
La distinction dont je parle me semble importante, car les chantages répétés au “pragmatisme” (cf. définition plus haut) ou au “réalisme” (variante inspirée des romans français du XIXe siècle)
sur lesquels s’accordent tous les acteurs du grand consensus ont pour clair effet de désamorcer une pensée politique à plus long terme qui ne soit pas de l’ordre de la simple gestion de
contraintes immédiates.
Quel sens cela a-t-il de se dire de gauche plutôt que de droite (ou vice versa) ?
Pour Deleuze (in Pourparlers), la gauche est la force politique qui a besoin que les gens pensent (donc dans une certaine mesure, elle fait penser, ou
plutôt elle invite à penser) ; elle en a besoin pour que les problèmes que la droite ignore ou feint d’ignorer puissent être mis au jour. Peut-être qu’au fond, la gauche (enfin, une certaine
gauche, malheureusement plus idéale que réelle) s’accommode mieux des problèmes que la droite : sans prétendre leur apporter une résolution définitive, elle les traite (comme on
traite un problème mathématique ou philosophique) alors que la droite ne sélectionne que ceux qui correspondent à sa vision du monde et s’efforce d’oublier les autres. C’est une chose très
flagrante dans les domaines de la psychiatrie et de la justice : les fous, les déviants, les “potentiellement dangereux”, la droite ne veut tout simplement pas en entendre parler : elle
les enfermerait sans plus de procès si elle n’était pas tributaire (pour combien de temps encore ?) de certains idéaux consensuels vaguement humanistes issus de la culture des Lumières.
Inversement, la gauche ne peut pas ignorer les nouveaux problèmes que pourraient poser certaines mesures très égalitaires (les rancœurs et jalousies individuelles qui en découleraient, par
exemple) ; toute la question est de savoir ce que l’on fait de ces problèmes, et lesquels sont préférables aux autres.
Que pensez-vous personnellement des
propos de Fred Chichin ?
Je ne connais pour ainsi dire pas du tout les Rita Mitsouko, aussi incroyable que cela puisse paraître (ma culture rock est constellée de “trous” assez béants,
c’est comme ça…). Je ne suis donc nullement, sous l’influence d’une admiration présente ou passée, tenté par l’indulgence vis-à-vis non pas de ses propos — que je ne trouve ni
particulièrement scandaleux, ni très intelligents, on dirait de la paraphrase de Bruckner et ça ressemble surtout à un mouvement d’humeur, une ronchonnerie pas très conséquente — mais
surtout de son ralliement, aussi discret a-t-il été, à notre misérable chef de l’État. Chichin — paix à son âme — me semble typique de cette génération post-soixantuitarde,
contemporaine de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France : ces gens dits “de gauche” qui, au tournant de la cinquantaine, révèlent tout d’un coup, en se ralliant sans vergogne à ce que
la droite française a produit de pire ces dernières années, le néant total de leur “pensée” politique. Et ce au nom de prétextes bien fumeux (l’éternel argument du “changement” ou celui de
la nécessité de se “moderniser”, le double épouvantail de l’intégrisme islamiste ou, ce qui semble revenir au même, du communisme, merci Maurice1).
Mais bon, en disant ça, je ne dis rien sur les chansons du groupe, que ce soit bien clair.
Disons que ces ralliements successifs de faux gens de gauche (les “rats” dont parle Badiou) ont été à mon avis parmi les pires spectacles de l’élection présidentielle passée. Il m’a donc été
pénible — comme à beaucoup d’autres — d’en observer un nouvel exemple avec les Rita Mitsouko. D’autant que la logique argumentative de ces ralliés est toujours la même : en invoquant en
grandes pompes la nécessité du “changement” (mot magique de la rhétorique politique) et en envoyant un petit coup de patte au PS en passant, ça fait pas de mal, ceux-ci se déclarent purs de tout
clivage partisan, ce qui leur permet tranquillement, tout en soutenant la pire politique de droite qui soit, de se déclarer toujours au fond d’eux-mêmes, dans le tréfonds d’eux-mêmes, enfin au
delà des apparences quoi, toujours de gauche, mais oui bien sûr. Il faudrait étudier en détail le profil de tous ces ralliés : beaucoup d’ex-maoïstes, à ce qu’il me semble (Glucksmann, par
exemple) et aussi beaucoup de mitterrandiens. Je pense que ces papys ont dû retrouver une nouvelle jeunesse en 2007, ils ont dû ressentir la même émotion collective qu’en 1968 avec Mao et en
1981 avec Tonton : le sentiment euphorique, un peu excitant et grisant, de participer à une aventure nouvelle, quel qu’en soit le prix à payer (après tout ce n’est pas trop le problème des
quinquagénaires et sexagénaires, plutôt celui de leurs enfants, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire).
Les musiques dites "engagées" (nées d'un message politique, jazz, reggae, rap... ) font-elles encore sens aujourd'hui ?
Je crois qu’il y a un très grand nombre de cas de figures différents de musiques que l’on peut dire “engagées” mais leur point commun me semble le suivant :
elles naissent d’une certaine volonté de relier la musique au réel — au réel le plus immédiat, le plus immanent, le plus “matériel” : problèmes de société, questions politiques…
— et de dépasser autant que possible l’insignifiance essentielle de la musique (je veux dire par là son inaptitude première à signifier autre chose qu’elle-même).
Une fois cela pris en compte interviennent un certain nombre de problèmes, dont le plus évident est le nécessaire recours au langage (aux textes mis en musique, ou à un ensemble de discours
annexes) pour que le réel puisse s’introduire dans la musique. Problème corrélatif : cet emploi du langage, qui, du fait de son lien à la musique ne peut se perdre dans un discours très
articulé, en vient souvent à se figer sur la forme qui lui est la plus directement accessible : celle du slogan ou du mot d’ordre. Exemple : le capitalisme c’est pas bien, le racisme
c’est méchant, la pauvreté c’est pas cool, les flics c’est des cons, quelle connerie la guerre… Slogans auxquels la musique s’arraisonne docilement, y ajoutant occasionnellement la petite touche
de pathos qui lui appartient en propre. Mais quelle que soit la force et la qualité des musiques qui en résultent, on peut avoir quelques doutes — c’est mon cas — sur la pertinence
politique de tels slogans en particulier et de la forme-slogan en général. Le politique tel que j’en proposais une définition made in Rancière implique quelque chose de l’ordre du
“déplacement” et ce déplacement ne saurait avoir lieu dans le simple ressassement de jérémiades consensuelles aux accents parfois nauséabonds – notamment lorsque la tentation philanthropique, ce
divertissement des nouveaux riches, s’introduit dans le jeu.
Il y a ensuite d’autres formes de politisation de la musique qui jouent sur les plans dont je parlais dans ma première réponse : par exemple, lorsque le très sérieux compositeur italien
Luigi Nono va à la rencontre des ouvriers de Gênes pour sa Fabbrica Illuminata, enregistrant des bruits de l’usine et faisant participer les ouvriers eux-mêmes au processus d’élaboration
de l’œuvre, il travaille à décloisonner l’univers de la musique savante, pariant sur les effets positifs de la “suspension” esthétique dans la prise de conscience par les ouvriers de leurs
conditions de travail oppressives. Hanns Eisler, musicien de Brecht, a réalisé des expériences semblables avec des chorales d’amateurs, simplifiant — hélas sans grand succès : qui
connaît Eisler aujourd’hui sinon les musiciens ? — son langage musical hérité de l’école de Vienne, pour lui donner un certain impact populaire. Dans ces deux cas, c’est le plan de la
production musicale qui est directement politisé.
Je pense qu’on peut dire une chose assez semblable du jazz et des musiques afro-américaines, politisées à leur naissance car produites par une minorité opprimée, exclue de l’hégémonie de
la tradition européenne blanche. Il semble toutefois évident, pour répondre plus directement à votre question que ce lien est désormais rompu. Le jazz est aujourd’hui, pour des raisons qui
dépassent la musique même, totalement dépolitisé : joli petit fond sonore à l’apéro, ou bien, dans le cas du free, musique d’experts, musique de freaks — ce spécimen que l’on
rencontrait autrefois dans les magasins de disques et qui se contente désormais de parcourir les festivals de musique.
Quelle a été votre évolution d'un point de vue des idées politiques ?
Je suis sorti il y a peu de temps d’un apolitisme un peu amorphe déguisé de façon plus flatteuse en un anarchisme mal articulé, et dans lequel je m’étais laissé
sombrer en réaction à certaines injonctions citoyennes qui, pour tout dire, me gonflaient sérieusement. Le vote, par exemple (combien de fois ai-je entendu : “tu te rends compte, tes
ancêtres se sont battus pour l’avoir ce droit de vote !”). Mon premier vote, c’était pour les présidentielles 2007 – j’ai estimé qu’il fallait tout faire pour empêcher l’élection de l’actuel
président, y compris prendre ma carte d’électeur (!). Par exemple, je n’ai pas voté en 2002 et ça m’a valu pas mal d’insultes.
Y a-t-il un événement, un personnage, un livre, qui vous ait « éveillé » au / à la politique ?
Cela a été très progressif, et comme je disais, assez récent, ce qui explique certains flottements dans ma pensée. Je pense que c’est venu de mon intérêt croissant
pour la philosophie contemporaine : Deleuze, Rancière, Foucault, Derrida, Sloterdijk, Stiegler (auquel je me suis beaucoup intéressé il y a quelques années, mais que je boude définitivement
désormais) pour citer les plus connus. Et puis, bien sûr, de nombreuses discussions avec mes amis les plus proches.
Quels sont les artistes que vous appréciez dont on peut dire qu'ils portent une vision politique ?
Si je me réfère à la réponse à la question 1, alors tous les artistes intéressants sont — à des titres divers — politiques. Je ne vais donc pas les citer, cela
reviendrait à lister tous les artistes que j’aime et ce n’est pas un exercice dont je suis spécialement friand.
Au même titre que l'homme de lettres a (par le passé, surtout ?) infléchi le débat d'idées, notamment politiques, "l'homme de sons" doit-il s'exposer hors de son oeuvre ?
Je pense comme Noël Akchoté que seule l’œuvre compte dans le travail de l’artiste. Le reste, activités humanitaires, discours plus ou moins articulés
témoignant d’une conscience politique plus ou moins affinée sur des plateaux télévisés plus ou moins fréquentés par Michel Audimat, tout cela peut s’apparenter aux plus jolies choses de la terre,
ce n’est pas l’essentiel. Un artiste peut être l’être humain le plus abject s’il le souhaite. Les controverses autour du groupe “industriel” Death in June et de ses petites tendresses pour Adolf
Hitler (pour ne citer qu’un exemple) sont très révélatrices à cet égard. Non pas que la position d’artiste excuse celui-ci par avance de tout ce qu’il pourra dire ou faire. Mais plutôt que la
fonction artiste doit rester distincte de considérations “humanistes” (cf. dernière question).
Vos convictions sont-elles partagées par votre entourage ?
Globalement oui, avant l’élection de qui vous savez, j’ai pu constater avec quelque plaisir n’avoir aucun ami ou personne de mon
entourage ayant l’intention de voter pour cet individu (j’en ai malheureusement débusqué quelques-uns ensuite, dont l’un répondait tout à fait au prototype Chichin, “sarkozyste de gauche”, la
bonne blague).
Vous est-il arrivé d'avoir des désaccords politiques significatifs avec d'autres musiciens ?
Pas vraiment… Disons que je suis en désaccord avec certaines postures qui caractérisent ce qui devrait être ma “famille” musicale, l’expérimental. Famille où,
bien entendu, tout le monde est de gauche, avec parfois les petites dérives politiquement correctes qui vont avec. Je pense qu’on a tendance à abuser du rabattement immédiat de catégories
politiques sur le musical comme s’il y avait une correspondance terme à terme. Peut-on vraiment assimiler les éléments d’ordre dans la composition à une tendance “de droite” et inversement,
assimiler l’anarchie, l’improvisation ou la non-intervention comme une salutaire tendance “de gauche” ? Peut-on dire que le tonal et le mélodique sont de droite et que le bruitisme est de
gauche ? etc. J’ai été traité une fois de réactionnaire parce que ma musique recourt (entre autres) à la mélodie tonale avec (entre autres) des instruments classiques utilisés (parfois) de
façon très conventionnelle. Mais elle peut être aussi très bruyante, a-mélodique, avec des moments improvisés… et je ne voudrais pas qu’on la qualifie de centriste pour autant (!).
Donc, il faut se méfier de ces rabattements. Le problème — maintes fois relevé — c’est qu’il n’y a pas d’homologie ou d’analogie pertinente entre ce que l’on entend par progressisme politique (ce
mouvement qui fait que, malgré tout, on tend à améliorer les conditions du vivre en commun, enfin on aimerait bien, quoi) et le fonctionnement de l’art qui, dans son histoire, procède très
couramment par retours, réactions, d’une façon qui n’est pas du tout linéaire, qui ne prend pas la forme d’une “poussée en avant”. Certes, une chose qui a été faite en art ne peut pas être
refaite — elle est alors un clone inutile, ou un exercice de style —, il ne s’agit donc pas de reproduire le passé, mais d’y localiser les embryons morts-nés d’éléments qui, dans le mouvement de
l’histoire, ont été mis de côté.
Le problème majeur c’est que toute musique est réactionnaire depuis le 4:33 de John Cage : lorsqu’on estime que l’on peut se passer totalement non seulement de la notation musicale, mais de
la détermination de toute forme d’intention, pourquoi alors revenir à une organisation consciente et intentionnelle des sons ? Par exemple, Morton “it’s too fuckin’
loud and too fuckin’ fast !” Feldman est terriblement réactionnaire lorsqu’il dit que rien ne vaut un bon vieux quatuor à cordes, base d’une musique occidentale qui est la
meilleure des musiques. Mais l’œuvre qu’il en tire est magnifique et prodigieusement nouvelle.
Que signifie être français, pour vous ?
Je suis indéniablement français comme je suis brun aux yeux verts, mais peux me sentir beaucoup plus proche d’un Japonais que de mon voisin de palier. Ce que l’on
appelle notre “identité” (encore un mot qui m’écorche un peu les oreilles) n’est désormais — effet évident de la globalisation — que très partiellement déterminé par l’appartenance
nationale. Celle-ci n’est plus aujourd’hui qu’une banale affaire policière : on se doit appartenir à un sol car on doit pouvoir être reconnu, identifié (nous sommes tous de méchants
terroristes en puissance, n’est-ce pas ?). Inutile de préciser que les débats sur l’“identité nationale” à l’occasion de l’élection présidentielle m’ont été particulièrement
pénibles.
Quelle place pour quel humanisme ?
Voilà encore un mot que je n’aime pas beaucoup. Influencé, peut-être à l’excès, par les pensées dites anti-humanistes liées à 68 (Foucault notamment), je vois dans
l’humanisme l’assignation d’une valeur positive au signifié “humain”, valeur positive dont je ne vois vraiment pas ce qui la justifie, sauf peut-être une forme de discrimination. Car derrière
l’humanisme, il y a la question délicate de l’inhumain. J’ai pour ma part quelque mal à considérer comme inhumain le pédophile récidiviste (nouvelle figure du monstre absolu) et en contrepartie
comme humain le cadre moyen qui travaille 18 heures par jour et n’a certes pas le temps ni le courage de devenir dangereux en extériorisant ses éventuelles pulsions perverses. Ce genre de
discrimination est très à la mode d’ailleurs. Quand le mari actuel de Carla Bruni proclame qu’il existe de tels “monstres” qui ne méritent pas l’appellation d’“humain” (et qui plus est, pour des
raisons d’ordre génétique, bien sûr), il justifie d’autant plus la solution qui semble la plus évidente et urgente à ses yeux : se débarrasser d’eux ; qu’on n’en entende plus parler, qu’on
les enferme à vie s’il le faut.
Je ne rabats certes pas l’humain à sa seule existence biologique : il est indéniablement beaucoup plus que cela (ce “beaucoup plus” est une autre question à laquelle je m’abstiendrai de
répondre). Mais ce “plus”, cet excédent ne porte ni motif à glorification, ni matière à nourrir un espoir en un “homme plus humain”, expression absurdement tautologique d’ailleurs. Ainsi,
certains usages de l’adjectif “humain” me font beaucoup rigoler. Quand on dit “untel ou untel est quelqu’un d’humain” ou “a des qualités humaines” pour dire il est généreux, gentil, que sais-je
encore, j’ai toujours envie de répondre une absurdité du genre : “en effet, il est humain, il a deux bras, deux jambes, un visage. Et après ?”.
Note :
Derniers Commentaires