#7 Guillaume Loizillon

Publié le par m_p

Quel lien faites-vous entre musique et politique ? Entre rock et capitalisme ?
Pour évoquer la question, il faut, je crois, considérer la musique selon deux axes : d’une part, la musique comme fait culturel et de société, et de l’autre, la musique comme activité artistique et créatrice. La différenciation de ces deux approches conduit à penser le culturel comme la réplication du travail artistique dans le champ du social.
Si l’on s’attache à la musique comme fait de culture, les liens avec la politique sont évidents et multiples. La question prend même une tournure inédite dans un pays où la femme du Président de la République est elle-même chanteuse de variété. Ainsi les liens entre la musique comme acteur culturel et la politique sont ceux qui définissent les rapports ou les oppositions d’une pratique face aux dispositifs de production industrielle et institutionnels. La politique de la musique dans sa mise en acte social pose la question du marché, de la promotion via le système médiatique qui, on le sait, est loin d’agir comme simple instance médiatrice.
L’implication de tout cela, conduit  à une standardisation de la musique, comme très souvent nous l’entendons dans la production de masse actuelle. Dans le plus mauvais des cas (mais le plus fréquent), cette musique n’apparaît que comme l’obéissance à des contraintes de format, de durée, de forme musicale. Le plus grand génie du marché est de rendre absent aux musiciens eux-mêmes ces contraintes en les « naturalisant » pour employer une expression de Georges Perec. Le Rap (français) est pour moi l’archétype même de cette situation : travail sur une certaine provocation des textes (toute codifiée cependant) et maintien dans  des schémas musicaux standardisés. Cette conformité est légitimée par l’affirmation de l‘appartenance à un art populaire et non élitiste.
Pourtant, je n’oppose pas la « vertueuse » production indépendante et la musique expérimentale à « l’horreur industrielle ». La musique comme culture ne m’intéresse que peu, même si je comprends bien les limites d’une telle affirmation. J’aime à croire finalement que la musique, comme fait artistique, est une qualité susceptible d’émerger en tout point (ou presque) de la production, industrielle ou non,  et souvent comme par effraction. Je pense néanmoins qu’il existe des « artistes authentiques » en dépit du caractère naïf  et simplificateur de cette expression.
La musique apparaît donc quand elle arrive à s’abstraire du culturel et du politique tout en figurant des horizons critiques de cette même réalité sociale : c’est pour moi une de ses vocations paradoxales.

Le rock s’est originellement développé dans les pays les plus emblématiques du système capitaliste : aux Etats-Unis et en Grande Bretagne et cela n’est certainement pas un hasard. Il a été aussi, autre symptôme, considéré comme symbole d’émancipation dans les sociétés sortant du socialisme soviétique.
Le rock dans la période des années 60-70  est un instant des plus authentiquement créatif issu d’une l’industrie musicale qui se conjugue de manière assez équilibrée avec un réel artistique (peut-être comparable au cinéma Hollywoodien des années 40 et 50).
Souvent, à mon avis abusivement, analysé comme phénomène social (gibier de « cultural studies ») le rock « résiste » finalement beaucoup plus pour sa force musicale interne  que  son message politique direct, assez souvent supposé. Si force politique il y a, elle est à voir dans un attachement  originel au blues, dans un développement vers musique du son plus que de l’harmonie, dans la force de l’improvisation, dans l’appel au corps et dans le lien avec les cultures populaires, considérées comme champ d’expérimentation.
Tout cela me paraît de nature bien plus profonde qu’une « rock n’roll attitude »  qui n’en est qu’au fond que l’imagerie,  valeur commode pour  ceux qui ne s’intéressent pas vraiment à la musique et désirent réduire le rock à un fait militant, symptôme strictement social. Le rock gagne à  être analysé par les musicologues plus que les sociologues ou les journalistes, qui souvent semblent ne pas y comprendre grand chose.
   
Les musiques dites "engagées" (nées d'un message politique, jazz, reggae, jazz, rap, ou pas...) font-elles encore sens aujourd'hui ?
   
Sauf exception, je passe la musique engagée pour un leurre et le militantisme politique comme  globalement antinomique avec la création artistique. Je ne crois pas par ailleurs qu’une musique puisse naître d’un mouvement  politique. Elle peut cependant l’accompagner. Il y a dans la pensée militante une recherche  permanente de sens, qui  tend à s’appliquer sur l’ensemble des choses. Elle exclue souvent  le doute, le relativisme et la contradiction : c’est au fond une pensée extrêmement déterministe, et dans ses aspects les moins réfléchis qui peut porter vers le totalitarisme et le sectarisme. J’apprécie la musique dans ce qu’elle à d’ambiguë, de relatif, d’indéterminé, de contradictoire, dans son appel à la contemplation, à  l’écoute, à l’exemption du sens et dans sa magnification de la sensorialité. Cela ne veut pas néanmoins dire que j’en ai une conception purement sensualiste. Les sons travaillent à de multiples niveaux. Celui du matériau, de la texture, de l’objet sensible mais aussi celui du sens. C’est là que s’ouvre un espace de travail fécond pour le musicien  et qui peut se voir comme engagement véritable.
À cet égard, le free Jazz apparu dans les années 60,  est pour moi exemplaire. Sans doute une des dernières avant-garde de XXe siècle qui sont souvent de véritables espaces d’art engagé, dans le sens ou ce concept m’intéresse : collectif, radical et aristocratique dans un même geste paradoxal, expérimental, minoritaire, bref déployant le politique sur un tout autre plan. Très schématiquement, le « free » est revendicatif sur le terrain social, sur celui du statut de l’artiste et sur celui du langage propre de la musique. Il consacre un  temps à la suspension, à la table rase et à l’expérimentation. Sa réputation d’impasse est, je crois, une fausse interprétation. Ses filiations et ramifications dans les musiques actuelles sont fondamentales dans la mesure même où elles lient le statut de l’artiste et son langage.
Pour ce qui est d’aujourd’hui, je ne vois pas dans ce qui est canoniquement reconnu comme « musique engagée » (au fond, le plus souvent un type particulier de la chanson à texte) de véritables engagements qui fasse véritablement sens.

Quels sont les artistes que vous appréciez dont on peut dire qu'ils portent une vision politique ?    
Je citerai dans le désordre et de manière lacunaire : John Cage pour l’anarchisme et la musique comme philosophie, Albert Ayler pour une spritualité qui se fonde sur la vie, Luc Ferrari pour le voyage, Boby Lapointe pour le rire comme science, Jimi Hendrix pour l’interrogation des racines, Varèse pour  le désir d’une perception autre… et tous les artistes qui essentialisent leur art comme être au monde,  bien qu’au fond la musique de l’engament politique soit ailleurs que dans des individus.

Vos convictions sont-elles partagées par votre entourage ?

Je ne cherche pas à exemplariser mes positions  et je ne fais pas une condition personnelle de relation artistique l’acquiescement à mes idées. Ce n’est pas une simple question de « tolérance » qui risque de conduire à une fâcheuse position relativiste. Une fois encore, je suis intéressé par la musique (et les arts en général) non pas comme marqueur social mais comme fait porteur ses propres déterminations. Je crois néanmoins que j’aurai une difficulté réelle à fonctionner selon les attentes les plus majoritaires des modèles industriels et de masse actuels.

Croyez-vous en nos élites politiques ?
  
Je ne vois pas cela comme une question de  croyance. Je n’aime pas les positions (qui n’en sont pas) du type  : « tous pourris » ou autre. Les « politiques » dans toutes les structures qui les suscitent ont un rôle, une fonction, une justification. D’autres modèles politiques (certainement hautement souhaitables, par ailleurs), y compris les plus radicaux que l’on puisse imaginer, ne pourraient à mon avis en faire l’économie. Bien entendu, ils peuvent être bons ou mauvais, intelligents, stupides, plus ou moins honnêtes etc. Je m’intéresse plus au travail politique dans toute sa trivialité quotidienne qu’à la définition d’une croyance en des personnes.

Êtes-vous démocrate ?
Faute de mieux. Je pense au fond que toute structure est arbitraire, mais nécessaire.

Vous sentez-vous de gauche ou de droite ?
De gauche à l’évidence, si je m’examine comme électeur.

Quel sens cela a-t-il de se dire de gauche plutôt que de droite ?
 Ce positionnement recoupe-t-il celui des partis politiques français ?
  
Le clivage gauche/droite tel qu'il peut apparaître dans les prises de positions des artistes n'est-il pas artificiel, conditionné ?

Dans le vaste dispositif industriel et la mondialisation telle que nous la voyons se développer, cette segmentation peut apparaître comme arbitraire et désuète. Pourtant je pense qu’il y a effectivement une ligne de partage radicale et fondamentale entre la gauche et la droite. Bien sûr, il peut paraître aujourd’hui difficile de définir réellement ce qu’est la gauche. On peut se plaire à penser que la création artistique peut servir de modèle ou plutôt de métaphore à cette redéfinition : indépendance, diversité, une certaine idée de la gratuité (pas strictement financière), prise en acte du minoritaire, prima de la personne sur la structure, désir de l’expérience et de la pensée libre, etc.

Quelle a été votre évolution d'un point de vue des idées politiques ?

Vers une radicalisme de plus en plus structuré et dans le même temps de plus en plus calme et discret.
 
Y a-t-il un événement, un personnage, un livre, qui vous ait « éveillé » au / à la politique ?
Je citerai  comme auteur Georges Orwell, que je trouve d’une conscience magnifique et d’un « réalisme » saisissant.
Pour des aspects plus théoriques, j’ai longtemps apprécié Jean Baudrillard, que j’ai lu beaucoup dans les années 80-90 mais avec qui je prend un peu de distance maintenant.
Guy Debord ne m’intéresse que partiellement. J’y trouve parfois des expressions  littéralement fulgurantes mais souvent une non-méthode abolissant de manière gênante le régime de la démonstration et de l’argumentation auquel je reste attaché. Bourdieu (pour « Les règles de l’art » seul ouvrage que j’ai lu sérieusement) en est, à cet égard, l’image inverse qui déploie dans la méthode et la scientificité une occultation voir une négation même de l’objet esthétique. Je trouve ce travail à la fois impressionnant et en même temps fortement biaisé dans cet évitement permanent de l’œuvre même. D’abord attiré par son travail de « révélations » des sciences sociales, j’y voie de plus en plus qu’un effet de réel qu’alimente la méthode qu’une véritable compréhension de la pratique artistique.
Plus récemment, c’est dans les livres de Jean-Claude Michéa (L’enseignement de l’ignorance, L’empire du moindre mal) que je trouve les éléments d’analyse politique qui me renvoient une image la plus juste de ce que je perçois.

Que signifie être français, pour vous ?
Alfred Jarry, Denis Diderot, Claude Debussy, Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Gustave Courbet, Louise Bourgeois …
Sans doute aussi,  une langue et la lecture d’un paysage. Il y a aussi Paris, mais c’est sans doute mon aspect « urbain » qui fait que je me sente à l’aise généralement dans une ville.

Quelle est votre vision de la société de demain ?
Dans les années 80, je lisais énormément de littérature de Science Fiction : Philip K. Dick, John Brunner, J.G. Ballard, Asimov. J’y voyais les meilleures descriptions fantasmatiques du présent et souvent je trouve dans les situations actuelles bien des éléments en germe dans ces œuvres : je devrais réessayer, mais je ne connais pas les auteurs. Houellebecq me paraît parfois « assez ressemblant ».

Pensez-vous que l'art infléchisse l'histoire ?
L’histoire n’est pas indépendante de l’art. Je ne vois pas l’histoire comme un objet à construire et sur lequel il faut peser. L’histoire est un regard, une modalité d’appréhension des activités humaines, et l’art en fait partie.

Au même titre que l'homme de lettres a (par le passé, surtout ?) infléchi le débat d'idées, notamment politiques, "l'homme de sons" doit-il s'exposer hors de son oeuvre ?
Il peut aussi se confondre avec leur œuvre. L’expression « l’homme des sons » est en soi un programme politique auquel je souscris.

A force d'être une "contre-culture", le rock n'a-t-il pas fini pas devenir une sous-culture, une non-culture ?
La « contre-culture » des années 70 correspond à un moment fort de la fin de mon adolescence. J’ai souvenir d’avoir plongé avec force dans cette vision des choses et je crois même l’avoir vécu  comme telle et de l’intérieur.
Il faudrait faire une généalogie du rock jusque dans ces prolongations de nos jours. On y verrait, je crois, des mouvements  contradictoires. D’un côté dans une grande (dés)intégration du côté de l’industrie et de l’autre un prolongement vers les mouvements des musiques expérimentales ou des arts sonores (qui correspondent plus à mes intérêts) .
Cette infusion du rock dans les arts sonores est pour moi la possibilité de l’affirmer encore comme contre-culture dont les enjeux deviennent bien plus cruciaux de nos jours face à la force de la production culturelle industrielle qui s’en est nourrit jusqu’à la vampirisation.
Bien que suspicieux du concept même de culture (dans son dimensionnement social) je finis par penser que face à la déculturation profonde que nous vivons le « contre » de contre-culture est presque un luxe et que l’important  est le seul mot « culture », envisagé dans son sens de substance d’émancipation.



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